ÉDITO

Par Daisy D’Errata, programmatrice du FFP

Un monde à notre image

Les images montrent le monde. Mais est-ce un monde à notre image ? Vaste débat… On a coutume d’opposer le réel à la fiction. C’est une erreur. Le genre documentaire ne s’oppose pas au genre fiction, car l’un se nourrit de l’autre, et réciproquement.

Dans toute fiction, il y a un aspect documentaire, et il y a forcément toujours un peu de fiction dans un documentaire. Ne serait-ce que parce qu’il est forcément subjectif… Le grand réalisateur Alain Resnais a martelé qu’il fallait dépasser l’opposition documentaire–fiction car ce sont deux façons différentes d’interroger le monde et d’en rendre compte. Les yeux du réalisateur de fiction simulent un monde, les yeux du réalisateur de documentaire témoigne du monde : le point commun c’est donc le regard, bien avant le genre. Parfois, le monde qui nous est donné à voir dans une fiction nous parait même plus cohérent que la réalité, même si elle n’est que le reflet de ce que perçoit le réalisateur. 

Quatre fictions et deux documentaires en compétition dans notre sélection pour cette 3e édition du Festival du Film Politique prouvent qu’il n’y pas d’antinomie entre les deux, ils montrent juste « ce monde à notre image », cher au philosophe et sémiologue François Jost : ils témoignent du réel à leur façon.

Dans Les Misérables de Ladj Ly, Stéphane tout juste arrivé de Cherbourg intègrela brigade anti criminalité de Montfermeil dans le 93, découvre les tensions entre les différents groupes du quartier, et ne peut qu’être choqué par les interventions trop musclés de ses confrères …

Ernesto dans Nuestras madres de César Díaz nous emmène au Guatemala lors des procès militaires de 2018 qui suivirent la guerre civile. Ce jeune anthropologue de la fondation médico-légale enregistre les témoignages des femmes et des mères de disparus, et retrouve grâce à l’une d’elles la trace de son père guérillero…

Ce sont les yeux du réalisateur australien, Rodd Rathjen qui découvre l’horreur de l’esclavagisme moderne dans Freedom : cambodgien de 14 ans, Chakra rêve d’unEldorado consumériste, et quitte sa campagne et les rizières familiales pour la Thaïlande. Un passeur véreux aura raison de son rêve. Vendu à un capitaine de chalutier le voici esclave à fond de cale. 

Dans Lillian, l’autrichien Andreas Horvath suit une jeune émigrante russe échouée à New York qui décide de rentrer à pieds dans son pays natal. Lors de ce « road movie… à pieds » Horvath nous montre une Amérique désorientée dans laquelle se débat une jeune fille déterminée,perdue au pays de la sur-consommation, décidée à s’en échapper.

Toute vérité est-elle bonne à dire ?

Nos deux documentaires s’interrogent, eux, sur la difficulté d’être témoin de la folie des hommes et de la guerre :

Dans XY Chelsea, Tim Travers Hawkins filme Chelsea Manning, ex-soldat devenu femme, qui a divulgué à WikiLeaks 750 000 documents sur les agissements de l’armée américaine en Irak. A sa sortie de prison, la lanceuse d’alerte accompli sa transformation en femme. Un portrait intime et émouvant, au cœur de l’actualité avec l’arrestation récente du fondateur de WikiLeaks, Julian Assangeet les appels à l’aide d’Edward Snowden au Président Macron.

Avec Zero impunity, Nicolas Blies et Stéphane Hueber-Blies invente un nouveau genre, le « transmédias » qui mélange audacieusement investigation et animation pour témoigner des violences sexuelles en temps de guerre. Constat terrible : si nous disposons d’un arsenal juridique conséquent pour condamner ces violences, l’impunité reste totale.

« Si nous voulons changer le monde, il est temps de changer de politique » disait Pierre Bourdieu. Toutes ces œuvres ne parlent que de cela, au fond, quel que soit le genre choisi pour les décrire : de cette injustice qui gangrène notre monde, et contre laquelle des réalisateurs ont choisi de s’élever.